Dans son analyse du discours royal d’ouverture de la session parlementaire d’automne, Bilal Talidi montre comment le Roi a répondu, sans le nommer, au mouvement des jeunes de la « Génération Z ». Le message est clair : l’État entend la colère du peuple, mais refuse de se laisser gouverner par la pression de la rue. Une ligne de fermeté institutionnelle qui réaffirme la primauté du politique sur le spontané et du projet national sur les pulsions du moment
L’État face à la rue : écoute sans soumission
Beaucoup s’attendaient à ce que le discours royal livre une réponse directe au mouvement des jeunes de la génération Z. Or, le Roi a choisi d’y répondre autrement, en exprimant la position de l’État dans sa logique propre, distincte de celle des élites politiques et médiatiques qui prétendent interpréter ou orienter ce mouvement. Ces élites, souvent, espéraient voir dans cette mobilisation une pression populaire susceptible de forcer la main à l’État et d’en récolter les fruits politiques
Le discours royal, en revanche, a réaffirmé le mode de fonctionnement de l’État : agir selon sa temporalité, ses priorités et sa responsabilité historique. À l’opposé, certaines élites cherchent à instrumentaliser le temps court des émotions collectives pour arracher des décisions immédiates, parfois contraires à la logique institutionnelle et dans l’irrespect de la Constitution
Contrairement à certaines lectures hâtives ou malveillantes, l’État a bel et bien apporté une réponse à ce mouvement, mais dans ses propres termes. Cette réponse diffère radicalement des attentes de ceux qui souhaitaient en faire un tremplin pour fragiliser le gouvernement, voire réclamer le départ avant terme du chef de l’exécutif, Aziz Akhannouch
Le message royal : la rue ne remplace pas la politique
Le premier message du Roi, relayé à travers le discours, est que l’État entend la voix de la rue et en saisit les messages, sans jamais céder à la pression. La rue, dit en substance et au deuxième degré le discours, ne peut se substituer ni à la société politique ni aux institutions de médiation sociale
C’est pourquoi la responsabilité d’encadrer politiquement la jeunesse est partagée entre tous : gouvernement, majorité, opposition, parlementaires, partis politiques et société civile. Quand des jeunes descendent dans la rue pour exprimer des revendications sociales ou politiques, cela interroge le rôle et la crédibilité des corps intermédiaires. À quoi servent les partis, les associations ou les médias si le dialogue citoyen se déplace entièrement vers la rue
Pour l’État, céder à la pression de la rue et négocier avec ses meneurs dans une forme caricaturale de la démocratie directe reviendrait à affaiblir le système politique lui-même. Cela créerait un précédent dangereux, menaçant la légitimité et la raison d’être des institutions représentatives
Une crise mondiale de confiance dans la représentation
La crise de confiance envers les partis et les institutions représentatives n’est pas propre au Maroc. Partout dans le monde, les enquêtes montrent une érosion de la crédibilité des gouvernements, des partis et même du tissu associatif, alors que la confiance envers les institutions souveraines – armée, monarchie, justice – reste globalement élevée
Mais aucune nation n’a jamais choisi de remplacer son système représentatif par des groupes de pression issus de la rue. Les démocraties les plus avancées ont cherché au contraire à créer un équilibre entre démocratie représentative et démocratie participative, sans effacer l’une au profit de l’autre
Justice sociale et territoriale, emploi et services publics : l’État revendique la priorité
Le second message central du discours royal répond au cœur même des revendications du mouvement : la justice sociale, l’emploi, la santé et l’éducation. Le Roi a insisté sur le fait que ces thèmes ne sont pas nouveaux et qu’ils constituent, depuis longtemps, l’axe stratégique de la politique publique marocaine
Bien avant l’émergence du mouvement, ces priorités avaient inspiré de grands chantiers nationaux et orienté les investissements publics. Le Souverain a d’ailleurs rappelé que l’État a encouragé la création d’une nouvelle génération de programmes de développement local pour une véritable répartition spatiale
Selon cette lecture, la difficulté n’est pas dans la vision ni dans la volonté politique : ce que la jeunesse réclame aujourd’hui est précisément ce que l’État cherche à accomplir. C’est pourquoi la justice sociale a été consacrée priorité stratégique, mobilisant toutes les ressources financières et institutionnelles disponibles
La question qui demeure est donc la suivante : si la finalité est commune, pourquoi persiste la frustration ? C’est ici que se joue la responsabilité collective – celle des acteurs politiques, des élus, des partis et de la société civile – d’assurer la cohérence entre les ambitions de l’État et les attentes des citoyens
L’État désigne les véritables blocages : politiques publiques et mentalités
Selon le diagnostic formulé dans le discours royal, la source du dysfonctionnement réside dans deux faiblesses majeures. D’abord, l’incapacité des politiques publiques à traduire la vision stratégique de l’État en résultats concrets, malgré les budgets et les projets alloués. Ensuite, une défaillance morale : celle de certains acteurs qui privilégient leurs intérêts personnels au détriment de la conscience professionnelle et du sens du devoir
C’est pour cela que le Roi a répété à plusieurs reprises les expressions « nous n’accepterons pas » et « aucune complaisance ». Le discours s’est achevé sur une référence coranique évoquant la récompense du bien et la sanction du mal, symbole fort d’un principe de reddition des comptes. Le message est clair : la responsabilité sera désormais exigée de tous, qu’il s’agisse des décideurs publics incapables d’assurer l’efficacité des services ou des agents négligents trahissant leur mission
Avertissement royal : la tolérance zéro
Ce rappel d’autorité vise à rétablir la crédibilité de l’action publique. En réaffirmant que la médiocrité et le laxisme ne seront plus tolérés, le Roi place la performance, la conscience professionnelle et l’efficacité au cœur du service public. L’objectif est de remettre les institutions sociales et les infrastructures de service sur les rails de la rigueur et du résultat
Mais ce message va plus loin : il redéfinit la relation entre l’État, la société et les élites administratives. Il ne s’agit pas seulement d’améliorer la gestion, mais de restaurer un ethos collectif où servir l’intérêt général prime sur les calculs personnels
Les jeunes face au discours du nihilisme
Une troisième leçon du discours royal s’adresse directement à la jeunesse. Face à certains discours dépréciant les investissements publics dans les infrastructures sportives en les opposant aux dépenses sociales, le Roi a tenu à rétablir une cohérence : les deux politiques sont complémentaires. Les équipements sportifs participent à la dynamique économique, à la cohésion sociale et à l’image du pays, tout comme les programmes d’éducation et de santé
Le message est pédagogique : il s’agit de détourner la jeunesse du discours nihiliste et de lui rappeler que les efforts de développement forment un tout cohérent. Le sport, la santé, l’éducation et l’emploi ne sont pas des rivaux mais des vecteurs convergents de progrès
Le changement, mais dans le cadre institutionnel
Reste la question politique : quelle lecture donner à la réponse de l’État aux revendications de la rue ? Le Roi a apporté deux éclairages essentiels. Le premier concerne les enjeux stratégiques du pays : la défense de son intégrité territoriale et l’organisation prochaine d’événements internationaux exigent stabilité et continuité. Le second a trait au temps politique : celui de la dernière session parlementaire du mandat en cours
Autrement dit, la voie du changement passe par les institutions et le processus électoral, non par la pression de la rue. Le discours laisse cependant la porte ouverte à des ajustements : le ton ferme du Souverain sur la « tolérance zéro » à l’égard des dysfonctionnements suggère que des remaniements gouvernementaux ou des démissions pourraient survenir — mais à l’initiative de l’État, dans le respect du calendrier institutionnel et non sous contrainte populaire
Une relance du développement territorial équilibré
Le discours royal a aussi reconnu la persistance d’un déséquilibre dans le rythme du développement national. Mais, cette fois, le diagnostic a précisé les zones prioritaires : les régions montagneuses et les zones oasiennes. Le Roi a appelé à la création de pôles régionaux forts capables d’attirer les investissements et de relier les zones rurales marginalisées aux espaces urbains
Ces centres intermédiaires ont pour vocation de réduire les coûts d’urbanisation et de créer une synergie territoriale vertueuse, où les acteurs économiques trouvent un cadre favorable à l’investissement dans une logique de gagnant-gagnant
Fidélité à la méthode : la responsabilité avant tout
L’État reste fidèle à sa méthode. Il partage les mêmes préoccupations sociales que les jeunes, mais il les a anticipées depuis longtemps en les érigeant en priorité nationale. Le problème ne réside donc pas dans la vision royale, mais dans les niveaux d’exécution : les responsables politiques et administratifs, et leur force d’inertie qui ralentissent ou déforment l’action publique sont désormais au cœur du problème. Le discours royal, à cet égard, n’est ni une réaction à la rue ni une concession. C’est une mise au point : l’État écoute, comprend, mais agit selon sa propre logique, avec rigueur, responsabilité et sans jamais se départir de sa souveraineté institutionnelle


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